Je réfléchis depuis quelques temps à l'idée d'un lieu dérivant, objet expérimental que je soumettrai volontiers à l'examen des participants de la Rencontre des océans et des mers sur laquelle je travaille actuellement et qui se déroulera à Cotonou en janvier. Que devient le lieu lorsqu'il est traversé par des courants ? Que devient le sujet dès lors qu'il ne se définit plus par son ancrage ? J'ai tenté de répondre à ces questions en plaçant la Compagnie Créole sur un catamaran au milieu de l'Océan Atlantique pour les besoins de ma performance Deuxième vie. Reconsidérant par la même le référent géographique à partir duquel on décide de faire récit – le point de vue du continent, de l'Empire confronté à celui de l'île, du rivage et de la vague sur l'océan. Imaginant également un temps du récit qui s'affranchisse des contraintes du temps historique linaire. Le sujet n'en est pas moins resté largement ouvert malgré l'ambitieux dispositif maritime que j'ai convoqué pour Deuxième Vie.
Mais aujourd'hui point de temps pour les divagations théoriques, place aux travaux pratiques. Fini de rigoler, je récupère à la volée l'édition des journaux de la Biennale - pas tout à fait prévu au départ. Mes vieux savoirs d'éditeur me serviront donc toujours ! Après avoir entré les corrections dans la maquette de Pascal Sémur - qui avait travaillé à distance sur ce numéro - je transforme un journal quadri en un 4 pages en bichromie, plus économique. Direction l'imprimeur. Traversée de Cotonou dans le flux continu des zémidjians - taxi motos - jusqu'à un quartier périphérique. Chemin de terre et baraques basses aux toits de tôle. L'imprimeur est un type jovial et son équipe est impeccable. Nous parlons d'une machine à deux têtes – deux couleurs – qu'il rêve d'avoir ici pour gagner du temps. On s'accorde sur l'idée que je lui en trouve une gratuite en rentrant en France et qu'il assurera le transport. Mais d'abord, on fait le journal. Me voilà parti pour un bon calage à l'ancienne avec flashage et impression couleur par couleur. Ça prend la journée. Le temps de me laisser traverser par quelques hypothèses et rêveries : est-il possible de penser le lieu en nous éloignant de sa dimension strictement géographique comme un simple effet de concentration du contexte à partir de savoirs pouvant venir d'un ailleurs ? Rassemblés autour de la machine offset de l'imprimeur, nous voilà en train de créer le lieu d'un journal, c'est-à-dire l'espace éphémère dans lequel nous hybridons nos connaissances afin de porter les moyens disponibles vers d'autres possibles, fabriquant à la fois un objet mais aussi un « génie » du lieu inédits.
Il fait facilement trente degrés. Après le calage de chaque couleur, pendant les longues minutes du tirage, je corrige et reprend les textes du journal # 2 – à imprimer pour le vernissage jeudi ! Je passe des heures dans le cliquetis des pistons, percussions graves et régulières, musique répétitive sur laquelle le conducteur offset chante en rythme – rappel de ce que la musique noire américaine doit à la mélodie mécanique des locomotives, histoire que raconte merveilleusement bien Pierre Deruisseau notamment. Ça faisait bien longtemps que je n'avais fait un calage comme ça. On finit le soir tard, bien contents du résultat qui est une forme d'apparition quand vient le moment d'imprimer la dernière couleur. On rentre dans la nuit, on boit un verre à l'hôtel pour fêter ça. D'ici quelques heures, il faudra inventer cette fois-ci une nouvelle maquette pour le Journal #2...
Pendant ce temps, Abdellah Karroum, le directeur artistique, est au commande de l'installation de l'exposition internationale au Centre Kora !



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